De Thomas Samuel Kuhn

Thomas_KuhnPourquoi l’entreprise scientifique progresse-t-elle régulièrement alors que par exemple ni l’art, ni la théorie politique, ni la philosophie ne le font ? Pourquoi tout le bénéfice du progrès revient-il presque exclusivement aux activités que nous nommons sciences ?

 

 

Notons immédiatement qu’une partie de cette question relève entièrement de la sémantique. Dans une très large mesure, le terme « science » est réservé à des domaines où le progrès est évident. Rien ne le révèle aussi clairement que les discussions répétées sur telle ou telle science contemporaine dont on se demande si elle est réellement une science. Ce genre de discussion a existé pour des spécialités que nous qualifions aujourd’hui sans hésitation de sciences, pendant la période de leur existence antérieure à leur premier paradigme. Le fond évident dans ces discussions est d’arriver à définir ce terme irritant. Par exemple la psychologie, diront certains, est une science parce qu’elle possède telle ou telle caractéristique. D’autres rétorquent que ces caractéristiques sont ou superflues ou insuffisantes pour qu’on puisse parler de science. L’énergie dépensée dans ces débats, les passions qu’ils suscitent, étonnent souvent le spectateur extérieur. Une définition du mot « science » a-t-elle une si grande importance ? Une définition peut-elle assurer à quelqu’un qu’il est ou n’est pas un homme de science ? Et si c’est le cas, pourquoi des spécialistes des sciences de la nature ou les artistes ne se soucient-ils pas de la définition donnée à ce  terme ? On en arrive inévitablement à supposer que l’enjeu est plus fondamental. Sans doute les questions que l’on se pose sont-elles plutôt : pourquoi ma spécialité ne parvient-elle pas à progresser comme la physique, par exemple ? quels changements de technique, de méthode ou d’idéologie lui permettraient de le faire ? Ce ne sont pas là pourtant des questions auxquelles on puisse répondre en se mettant d’accord sur une définition. D’ailleurs, si l’on en juge par le précédent tiré des sciences de la nature, le problème cessera d’être préoccupant pour les sciences sociales non pas quand on trouvera une définition de la science, mais quand les groupes qui doutent aujourd’hui de leur propre statut réussiront à juger de façon unanime leurs réalisations passées et présentes. Il est peut-être significatif, par exemple, que les économistes se demandent moins que les autres spécialistes des sciences sociales si leur discipline est une science. Est-ce parce qu’ils sont sûrs de ce qu’est une science ? Ou bien est-ce plutôt sur l’économie elle-même qu’ils sont d’accord ?

 

(La Structure des révolutions scientifiques)

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A propos Franck Ferdinand

Poète franckferdinand@free.fr
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4 commentaires pour De Thomas Samuel Kuhn

  1. Paul-Emic dit :

    c’est du lourd ! comme on dit maintenant .
    c’est peut-être aussi parce que l’essor de la science est extrêmement lié à l’outil et que celui ci n’a vraiment commencer à évoluer qu’il y a, disons, deux siècles l’un entraînant l’autre et vice versa et le mouvement s’accélérant à chaque étape.

  2. Agg dit :

    Pfiou, quel salmigondis !

    – Il faudrait d’abord s’entendre sur une définition (!) du terme « progrès » : en science, cela renvoie à une accumulation de savoirs positifs et éventuellement (mais pas toujours : voir la recherche fondamentale) à des applications technologiques. En art, c’est différent : il ne s’agit pas tant d’accumuler des savoirs que d’exprimer un regard sur le monde. Pour autant, personne n’aura l’idée saugrenue de mettre sur le même plan une peinture rupestre et le plafond de la Chapelle Sixtine… En théorie politique, c’est encore autre chose : il s’agit en premier lieu de poser une fin (le pouvoir, le bonheur du plus grand nombre, le respect du droit), ensuite d’en décliner les moyens et finalement d’en évaluer les résultats. Pour autant, là aussi, tout le monde s’accordera à reconnaître une légère différence entre une dictature et une démocratie… En philosophie, enfin, il ne s’agit pas tant non plus d’accumuler des savoirs que de produire une réflexion sur les fondements mêmes de la pensée et de l’action et de leurs implications existentielles, par exemple en se demandant si tout progrès scientifique est désirable. Bref, Kuhn, en quelques lignes, montre un manque de discernement qui laisse songeur de la part de quelqu’un se voulant philosophe et historien des sciences…

    – Il n’est pas exact que les spécialistes de la science de la nature ne se soucient pas de la définition donnée au terme de « science ». En fait, c’est l’inverse : les grands scientifiques ne cessent de s’interroger sur leur pratique et sur les conditions de possibilité de son exercice : de Claude Bernard à Jean-Pierre Changeux en passant par Albert Einstein…

    – Un lecteur un tant soit peu informé ne peut que rester consterné devant l’ignorance de Kuhn quant aux avancées des sciences sociales en à peine un siècle. C’était pourtant déjà vrai en 1962, année d’édition de La structure des révolutions scientifiques… Par ailleurs, les champs d’étude ne sont pas aussi étanches que ce court extrait le laisse entendre, au contraire, aujourd’hui, c’est l’interdisciplinarité qui triomphe : que dirait Kuhn de l’essor des sciences cognitives ?

  3. Et c’est toute la pensée kuhnienne, Agg, qui suscite votre réprobation, ou juste ce petit extrait ?

    • Agg dit :

      Oh, je suis loin d’avoir lu toute la littérature kuhnienne, mais pour ce que j’en connais, j’apprécie sa critique de l’historiographie traditionnelle de la science qui fait de cette dernière une processus clair, linéaire et cumulatif, presque intemporel, là où la réalité est bien sûr celle d’une pratique s’inscrivant dans un cadre socio-historique et par là dépendante d’une perception du monde, le tout sur fond de controverses et de ruptures.

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