Là-haut (Jetsün Milarépa)

Dans les pas de Julius Evola

C’était dans les hauteurs des confins de la Chine,
Un pays réservé aux yacks et aux sherpas,
Que j’étais allé voir Jetsün Milarépa
Afin de m’initier à sa sainte doctrine.

J’étais venu d’Europe, en chrétien et poète,
Avec Sappho, Villon, ma croix, mes hosannas,
Découvrir le savoir du pur Mahâyâna
Auprès de ce vieillard magicien et prophète.

Un jour, Milarépa voulut faire retraite
Plus haut, beaucoup plus haut que nous tous nous n’étions,
Là où, si difficile est la respiration,
Il n’y a plus que glace et ni homme ni bête.

Il n’avait emporté pour sa villégiature
Au lieu peu accueillant de son lugubre exil
Pour faire face au froid qu’un gilet de fin fil
Et pour se sustenter qu’un peu de nourriture.

Et puis il éclata une immense tempête,
Puissante à déchirer le marbre, l’or, l’acier,
Tout juste en face de la zone des glaciers,
Là-haut, à l’endroit même où demeurait l’ascète.

Durant plus de six mois, nous fûmes sans nouvelles.
Nous crûmes pour de bon, ma foi, qu’il était mort
Et que l’Himalaya avait réglé son sort,
Quoique sa morne fin nous parût irréelle.

C’est en l’ayant perdu que nous prîmes conscience
De tout l’accablement de notre absurdité,
Que nous étions errants sans toute sa bonté,
Que nous n’étions plus rien qu’une immense impuissance.

Nous étions bien mauvais, au point d’ignorer même
Comment il nous fallait lui rendre nos devoirs
En l’absence du corps, malgré notre chaloir,
Et comment ordonner son cortège suprême.

Et puis, finalement, nous nous déterminâmes
À appliquer pour lui les rites plébéiens :
Prières et chansons dus aux hommes de rien
Et des fumigations de graisse pour son âme.

Quand revint le printemps, nous nous mîmes en marche,
Ouvrant la voie parmi les neiges : nous voulions
Récupérer au moins les os et les haillons
Du défunt vénéré, notre saint patriarche.

Au cours de notre étape en la zone glacière,
Nous aperçûmes tout à coup un léopard
À la fourrure blanche et aux deux grands yeux noirs
Et nous suivîmes fascinés le mammifère.

Nous avions peine à distinguer sous les bourrasques
Dans la neige si blanche un animal si blanc.
Et c’est là qu’il advint le fait le plus troublant :
Le fauve se changea comme on change de masque.

Nous suivions désormais un tigre du Bengale.
Et il nous conduisit par le chemin des monts
À l’endroit appelé la grotte des Démons,
D’où s’entendait une hymne à la clarté mariale.

Milarépa avait projeté l’hologramme
Des curieux animaux qui nous avaient guidés
À l’antre bienfaiteur où il s’était gardé.
Heureux de le revoir, béats, nous l’embrassâmes.

Bavardant, il nous dit que durant cet espace
D’un peu moins d’une année, il n’avait guère eu faim
Car il avait porté tout son corps aux confins
Des régions méconnues où plus rien ne trépasse.

Les génies des sommets, durant les jours de fêtes,
Lui apportaient les sucs des dons sacrificiels.
A sa mort supposée, un jus immatériel,
Produit de notre offrande, avait nourri l’ascète.

Et le reste du temps, hors ces franches lippées,
Il le passait à d’absolues contemplations,
Au vol, à la prière, à la méditation,
Tout ce dont nous privaient nos vies handicapées.

Milarépa dit oui, devant notre insistance,
À redescendre un peu, au moins pour quelques jours,
Pour livrer les secrets de son divin séjour,
Avant d’aller là-haut finir son existence.

Sa sagesse et sa foi n’avaient pas de système.
Mais cependant il accepta de les livrer,
En nous recommandant de ne point s’enivrer
De sa sainte doctrine ainsi mise en poème :

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MILAREPA

Le chant de l’essence des choses

 

L’orage, la foudre, la nuée du Sud
Quand ils surgissent, surgissent du ciel,
Et dans le ciel disparaissent.

Arc-en-ciel, brumes et brouillard
Quand ils surgissent, surgissent de l’air,
Et dans l’air disparaissent.

La substance de chaque fruit et de chaque récolte
Quand elle se forme, surgit de la terre,
Et dans la terre disparaît.

Fleuves, écumes et vagues
Quand ils surgissent, surgissent de l’Océan,
Et dans l’Océan disparaissent.

Passion, désir et avidité
Quand ils surgissent, surgissent de l’âme,
Et dans l’âme disparaissent.

Sagesse, illumination, libération
Quand elles surgissent, surgissent de l’esprit,
Et dans l’esprit disparaissent.

Le sans-renaissance, sans conditions, l’inexprimable
Quand il surgit, surgit de l’être,
Et dans l’être disparaît.

Ce qu’on prend pour un démon
Quand il surgit, surgit de l’ascète,
Et dans l’ascète disparaît.

Car ces apparitions ne sont qu’un jeu illusoire de l’essence intérieure.
Quand on réalise sa propre nature,
On reconnaît que l’état d’illumination ne vient ni ne va.

Quand l’âme, trompée par les apparitions du monde extérieur,
A compris l’enseignement relatif aux phénomènes,
Elle sait qu’il n’y a aucune différence entre les phénomènes et le vide.

Quand la nature de l’âme peut être comparée à celle de l’Éther,
C’est alors qu’on connaît parfaitement l’essence de la Vérité.

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A propos Franck Ferdinand

Poète franckferdinand@free.fr
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