Depuis la 17e chambre

robert-faurisson-600De l’extérieur, le palais de justice de Paris donne une impression de magnificence sublime. Mais quand on y pénètre par une porte latérale, dûment fouillé par la police, pour rejoindre la 17e chambre du tribunal de grande instance, on a plus modestement l’impression de se retrouver dans les couloirs d’un vieux lycée de jésuites. Quand j’entre dans la salle d’audience du premier étage, ce jeudi 20 février 2014, je vais m’asseoir dans le public et, à deux mètres de mois, je reconnais Robert Faurisson.

Au plafond, des peintures mi-sublimes, mi-grotesques, c’est le style pompier, représentent des avocats dansant dans le ciel avec des angelots autour d’une fière devise : LEX IMPERAT. La loi règne : nous voilà rassurés. Devant nous, les magistrats rendent la justice.

Au centre de l’estrade, la présidente, une dame bien mise à l’air digne entourée de ses jeunes assesseurs, devant eux, au niveau du parquet, un vieux greffier assoupi, sur l’estrade à ma droite, la procureur. Tous portent robe noire et débattent de questions juridiques et de calendrier.

Ici, c’est la chambre de la presse, le tribunal de l’opinion pourrait-on dire, et les noms qui défilent à mon oreille sont pour la plupart célèbres. On fixe la date du procès d’Alain Soral et de Jonathan Hayoun, président de l’UEJF, on débat d’une motion de procédure concernant Dieudonné M’bala M’bala et Patrick Timsit et de je ne sais plus quoi à propos de Renaud Muselier et Jean-Noël Guérini.

Puis le premier procès proprement dit commence. On appelle à la barre un vieux monsieur, accusé d’avoir diffamé la marque Ikea. Il l’a associée sur son blog à une croix gammée. Décidément…

Mais je n’en saurais pas plus sur le sort de ce nazi. Faurisson choisit ce moment pour quitter la salle, immédiatement suivi par la moitié du public. Quand je les rejoins dans le hall, le professeur, entouré par la petite troupe de ses supporters, répond aux questions de la presse. Un journaliste de Canal+ l’interroge sur Soral et Dieudonné (maman, si tu me lis, il faut que tu cliques) :

http://croah.fr/videos/robert-faurisson-sur-dieudonne/

La presse amie sur le fond du dossier (maman, …) :

http://croah.fr/a-la-une/affaire-faurisson-pleurnicheries-contre-liberte-dexpression/

Et la version longue ici :

Je profite du temps des interviews pour faire la connaissance de la sœur du révisionniste, une charmante et minuscule petite dame qui respire la douceur et la bonté. Et très vite après notre retour, le procès proprement dit commence.

Faurisson est sous le coup de trois accusations distinctes pour sa participation à la conférence de Téhéran en 2006 sur l’histoire de la seconde guerre mondiale.  Il est accusé de contestation de crime contre l’humanité, de diffamation à l’égard des juifs (pour les soixante mots qu’on retrouve ici) et d’un troisième motif que je n’ai pas réussi à comprendre. Ces trois accusations sont matérialisées par trois énormes dossiers de plusieurs milliers de pages chacun posés sur le bureau du greffier, qui dort encore.

Concernant les trois dossiers, l’avocat du prévenu invoque pour sa défense le délai de prescription et une question prioritaire de constitutionnalité à propos des articles 24 et 24 bis de la loi de 1881 ayant trait (est-ce ironique ?) à la liberté de la presse. C’est en particulier cet article 24 bis qui est au centre du contentieux juridique et qu’on nomme communément « loi Gayssot« .

Pour l’avocat, cet article 24 bis serait contraire à l’article 34 de la constitution. A aucun moment, en effet, dans cet article qui définit ce qu’est la loi, expression de la volonté générale, la constitution n’autorise le législateur à déterminer la vérité historique. Contraire aussi aux articles 2, 7, 8 et 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Il invoque aussi la décision du Conseil constitutionnel du 28 février 2012 qui censurait la loi pénalisant la négation du génocide arménien. Il souligne enfin le côté grotesque du principe d’une vérité fixée ad vitam aeternam par le tribunal de Nuremberg, en vertu duquel, par exemple, on pourrait être condamné aujourd’hui si l’on affirme que le massacre de Katyn a été commis par les Russes et non par les Allemands, puisque le tribunal à l’époque a décidé le contraire.

Dans un autre procès basé lui aussi sur cet article 24 bis, le même tribunal, mais présidé par un autre magistrat, a décidé de transmettre cette QPC à la Cour de cassation. Pour que la procédure de censure de la loi aille à son terme, il faudrait que la Cour de cass’ juge cette demande sérieuse et la transmette au Conseil constitutionnel qui décide in fine. La procureur et l’avocat de la défense sont du même avis qu’il faut attendre la décision de la Cour de cassation avant de juger sur le fond.

Mais la partie civile est d’un avis contraire. C’est maître Charrière-Bournazel qui représente la LICRA, dont il fut un membre dirigeant (c’est du bénévolat…). Mi-sublime, mi-grotesque, lui aussi, comme la peinture du plafond, le Malraux du pauvre nous torche une plaidoirie où il évoque Barrès, Bloy et « la haine profonde contre ce qui est juif ». Pour lui, Faurisson « a la main moelleuse et fondante de l’hypocrite et du traître ». Enfin, tel l’Éternel qui sonde les cœurs et les reins, il décrète que nous tous dans cette salle n’avons en tête que d’exterminer les juifs à nouveau.

Heureusement pour la LICRA, sa jeune consœur prend ensuite la parole pour argumenter sur le fond du dossier. Elle évoque l’arrêt du 24 juin 2003 de la Cour européenne des droits de l’homme où elle jugeait que le révisionnisme ne relevait « en aucune manière de a recherche de la vérité » mais avait pour seuls buts la réhabilitation des nazis et la diffamation des juifs. Elle cite aussi la décision de la Cour de cassation du 7 mai 2010 rejetant une QPC déjà relative à l’article 24 bis dont il est ici question.

La cour se retire pour délibérer et revient peu après nous informer que sa décision sera finalement rendue le 4 avril 2014. Je crois voir Faurisson et Charrière-Bournazel deviser aimablement bras dessus bras dessous, avant que l’avocat ne se mette à hurler « Ne me touchez pas ! » et ne hâte son pas, poursuivi qu’il est par le diable en personne, qui va derrière lui trotte-menu. Au sortir, dans le hall, le vieux professeur de lettres cabotine à mort en citant Céline. J’ai retenu celle-là :

Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher forcément.

Craignant une mauvaise rencontre avec la LDJ, comme le nombre fait la force, nous raccompagnons le vieil homme, toujours filmés par Canal +, jusqu’à la place Saint-Michel, où nous le laissons à sa famille et ses amis devant la fontaine où l’ange terrasse le dragon.

A propos Franck Ferdinand

Poète franckferdinand@free.fr
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