L’histoire du rayon N

Jean-RostandLe délire de mentir et de croire s’attrape comme la gale.

(Louis-Ferdinand Céline)

 

Pour nous mettre en garde contre l’illusion, Jean Rostand, dans ses Confidences d’un biologiste, nous raconte la stupéfiante histoire des rayons N. Je reblogue ici le résumé du texte de Rostand que j’ai trouvé sur le Florilège rostandien, petit site consacré à ce penseur.

 

En ce domaine de l’illusion contagieuse, il n’est rien, je crois, de comparable à l’histoire de ces rayons N qu’un professeur de physique crut découvrir, qu’il soumit à une étude minutieuse et approfondie, dont il détermina toutes les propriétés, mesura la longueur d’onde – rayons que beaucoup d’autres savants, après lui, crurent apercevoir, prétendirent étudier, et qui, en fin de compte, n’avaient jamais existé que dans l’imagination de ces honnêtes chercheurs.

Donc, au début de l’an 1903, un distingué physicien, professeur à la faculté des sciences de Nancy, M. René Blondlot, correspondant de l’Académie des sciences, était en train d’expérimenter, comme faisaient à cette époque plusieurs de ses collègues, sur les fameux rayons X que venait de mettre en évidence le physicien allemand Röntgen.

Les rayons X n’ayant pu être polarisés, Blondlot s’efforce de mettre au point une technique qui permette de constater leur polarisation ; et, au cours des essais qu’il poursuit dans ce dessein, voilà que se révèlent de nouveaux rayons, bien distincts des rayons X, et qui, à la différence de ceux-ci, se montrent polarisables. Les nouveaux rayons sont doués de propriétés bien caractéristiques ; ils sont capables de traverser les métaux, ainsi qu’un grand nombre de corps qui sont parfaitement opaques à toutes les radiations spectrales antérieurement connues.  Il les baptise « rayons N », les désignant par l’initiale de la ville de Nancy, pour en faire hommage à la cité où leur existence avait été tout d’abord reconnue.

Le rayonnement N n’est pas un rayonnement simple ; il comprend tout un ensemble de radiations différentes, mais qui produisent des effets communs, et dont l’un des plus manifestes est d’augmenter l’éclat d’une petite étincelle, ou d’une petite flamme, ou même d’un corps incandescent, lorsqu’elles frappent cette étincelle, cette flamme ou ce corps.

Comme on pouvait s’y attendre, le soleil lui aussi émet des rayons N, et les rayons d’origine solaire peuvent être concentrés par le moyen d’une lentille de quartz.

En attendant, Blondlot étend son exploration de pur physicien.

Il a découvert que la compression de certains corps leur confère le pouvoir d’émettre des rayons N : ainsi en va-t-il pour une lame de verre que l’on fléchit, pour un bâton de bois que l’on courbe, pour un morceau de caoutchouc que l’on tord.

En février 1904, nouvelle découverte, et de haute importance. Voici qu’on peut photographier, sinon les rayons N eux-mêmes, du moins les effets qu’ils produisent, et notamment ceux qu’ils exercent sur l’étincelle électrique.

Dorénavant, pour étudier leur action, l’on disposera d’une méthode constante et de valeur incontestable (on n’enregistre qu’un seul insuccès sur quarante expériences), méthode permettant d’éliminer entièrement le facteur subjectif, personnel, et ainsi de réduire à néant les objections de ceux qui, n’étant pas parvenus à voir les rayons N, allaient jusqu’à mettre en doute leur existence…

Résumons : selon les expérimentateurs, les rayons N ont de multiples propriétés. Incapables de traverser l’eau pure, ils traversent l’eau salée, ils continuent à être émis par des objets métalliques de l’époque mérovingienne (donc depuis douze siècles), ils ont une longueur d’onde mesurable… On découvre des rayons antagonistes aux rayons N : au lieu de stimuler l’éclat d’une étincelles, ceux-là l’inhibent. Ils sont baptisés rayons N1. L’étude de ces deux types de rayons est menée de front. On trouve des rayons N dans le champ magnétique d’un barreau aimanté, dans des gaz liquéfiés, des ferments solubles… Ils sont conduits par un fil de cuivre, ils sont émis par les êtres vivants (on les nomme alors « radiations physiologiques »), les anesthésiques réduisent leur intensité, on peut suivre grâce à eux le trajet d’un nerf superficiel, mesurer l’activité cérébrale. Ils augmentent la sensibilité olfactive, l’acuité visuelle…

Et puis…

Tel était aux environs de 1904 le point de développement où était parvenue, en moins de deux ans, l’étude des rayons N et des radiations physiologiques.

Ensemble imposant, comme on voit, de données positives, et dont la portée apparaissait considérable tant pour la pure physique que pour la biologie et la médecine, tant sur le plan spéculatif que sur le plan des applications possibles.

Quelques mois plus tard, tout l’édifice sera jeté à bas…

Ce n’est pas seulement les interprétations qui seront rectifiées ou abandonnées, mais, sans exception aucune, tous les faits d’observation et d’expérimentation qui se révèleront erronés.

Dès l’annonce de la « découverte » de Blondlot, quelques doutes s’étaient manifestés, certaines critiques s’étaient élevées dans les cercles des spécialistes. Ces doutes, ces critiques, qui n’avaient pu entraver l’évolution impétueuse des recherches concernant les fameux rayons, s’étaient faits, peu à peu, plus vifs, plus pressants, plus persuasifs, et voilà que, maintenant – comme si brusquement les yeux se dessillaient -, le nombre va sans cesse diminuer de ceux qui affirment l’existence des rayons N.

Alors que, tout à l’heure, tout le monde ou presque croyait les voir, maintenant personne ne les voit plus… Il semble qu’une sorte d’hypnose soit rompue.

* * * * * * * * * * * ** * * * *

Si nous avons évoqué cette étrange histoire, et avec une insistance qu’on jugera peut-être excessive pour le récit d’une erreur, ce n’est pas – est-il besoin de le dire ? – dans l’intention de railler rétrospectivement les chercheurs qui se sont ainsi fourvoyés, mais parce que nous pensons qu’il y a, dans cette illusion collective, une ample matière à réflexion.

Ce qui est vraiment extraordinaire, dans cette affaire, c’est le nombre et la qualité des « égarés ». Il ne s’agit pas de demi-savants, d’extravagants, d’amis du merveilleux ; non, ce sont de vrais hommes de science, désintéressés, probes, habitués aux méthodes et aux mesures de laboratoire, des hommes à la tête froide et solide, et qui, soit avant soit après l’aventure, ont fait leurs preuves de chercheurs : professeurs de faculté, médecins des hôpitaux, agrégés : Jean Becquerel, Gilbert Ballet, André Broca, Zimmern, Bordier, etc.

Non moins extraordinaire est le degré de cohérence, de logique, obtenu par la construction illusionnelle ; tous les résultats concordaient, s’harmonisaient entre eux, se vérifiaient les uns par les autres.

Si, dans le champ de la vraie recherche scientifique, d’aussi grossières illusions ont pu abuser de véritables savants, que sera-ce dans le domaine de ces « fausses sciences » où toutes sortes de facteurs « impurs » interviennent pour favoriser la naissance et la propagation de l’erreur ?

Goût du merveilleux et du mystérieux, pensée magique, espoir de surnaturel – sans parler de la mythomanie et du charlatanisme intéressé – , tout cela se fera complice de la pure crédibilité. Aussi, tandis que l’erreur ne peut s’accréditer bien longtemps dans la vraie science (pour les rayons N, elle n’a duré que deux ans), il n’en va plus de même dans les « fausses sciences », où l’erreur, sans cesse renaissante, persiste et prospère, au point qu’on douterait parfois si jamais l’on en pourra venir à bout.

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A propos Franck Ferdinand

Poète franckferdinand@free.fr
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2 commentaires pour L’histoire du rayon N

  1. Jazzman dit :

    L’histoire de la mémoire de l’eau de Benveniste est quand même assez semblable.
    Certains épisodes de fusion froide également.
    Je trouve aussi que l’épidémie d’animaux savants (j’ai oublié le siècle) est de la même veine.
    Mais il faut reconnaître que le N en l’honneur de sa ville natale le place au Panthéon.
    Il faut aussi noter que Poincaré (celui de la relativité) avait été envoyé en expertise, mais qu’il fut récusé d’emblée car il était incapable d’atteindre le degré de relaxation nécessaire.
    Ça ne s’invente pas…

  2. Je me souviens très bien de la mémoire de l’eau. Jamais entendu parler en revanche de l’épidéminie d’animaux savants. La fusion froide, ça reste une question en suspens. Enfin si j’en crois Wikipédia. C’est dire le niveau de ma culture scientifique… Mais j’en ai assez pour apprécier le caractère croquignolet de l’anecdote sur Poincaré.

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