Une histoire française

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Gardez-vous des faux prophètes,

qui viennent à vous habillés en moutons,

mais sont au-dedans des loups ravisseurs.

(Matthieu 7, 15)

Ma petite histoire se passe à Paris, dans les années 80.

C’était comment Paris en ce temps-là ? Bah je sais pas trop, j’ai de vagues souvenirs de quand j’étais petit, le métro,  la tour Eiffel, tout ça. Je dirais que c’était à peu près comme aujourd’hui en fait. Sans les portables et avec un peu plus de Blancs on va dire : faut bien trouver des différences. Mais c’était black-blanc-beur quand même, les grandes villes françaises étaient déjà métissées et mondialisées à l’époque.

Pourquoi je vous parle de ces trucs de race au fait ? Parce que le héros de mon histoire est un Noir et que sa couleur de peau est importante. Fondamentale même.

Ce Noir, mon héros, s’appelle Diego. Il est Sénégalais et il fait ses études à Paris. C’est un garçon pauvre et intelligent, courageux et doux, modeste et beau.

Un soir, Diego doit dîner chez des amis à lui, des Français qu’il a connus à la fac. Il est toujours un peu impressionné, Diego, quand il doit aller dans les beaux quartiers. Alors il s’habille avec élégance et il se parfume la tête. Il se réjouit de quitter pour un temps  sa chambre de bonne miteuse de la Goutte d’or pour passer une bonne soirée à rire et à échanger. Il est heureux de vivre et d’être là.

Mais dans le métro qui doit le mener à son dîner, la vieille dame à côté de laquelle il est assis le fixe d’un air méchant. Il a l’habitude, Diego, du regard des Blancs racistes, alors il fait comme toujours : il sourit et il pense à autre chose.

Tout à coup, la vieille se met à crier :

– Monsieur ! monsieur ! Vous êtes un voleur ! Vous m’avez volé mon porte-monnaie !

Il est tout surpris, Diego, il a rien volé, mais elle continue, l’autre, elle insiste, elle hurle de plus en plus fort. Il est bien obligé de se rendre à l’évidence, c’est lui qu’elle accuse. Alors il lui répond :

– Mais non, madame, je vous assure, je ne vous ai rien volé du tout.

-Mais si ! Vous m’avez bousculé tout à l’heure et mon porte-monnaie a disparu !

– Je vous ai bousculé ? Mais non ! Enfin… peut-être… je ne sais pas… oui… enfin… non… en tout cas je n’ai touché ni à votre porte-monnaie ni à votre sac, je vous le certifie !

Mais la vieille Blanche continue de plus belle. Et les gens du métro commencent à entrer dans la danse.  Un Noir, une Blanche : de qui ils prennent le parti, je vous le demande ? De la Blanche bien sûr !

Il y a un homme qui se lève et vient vers lui, puis un autre, puis un troisième et puis trop pour les compter. Le ton monte. Ca crie de partout. On lui dit de rendre le porte-monnaie, il entend des « sale nègre », « rentre dans ton pays », « on va te faire la peau, bamboula » ! Il se sent perdu, Diego, il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il a peur : il a beau être baraqué, ils sont tellement nombreux contre lui !

A la première gifle, ça lui noue les intestins et il a envie de chialer, de pisser et de sortir de ce cauchemar. Mais il reste immobile, tétanisé d’effroi. Ils vont le lyncher, Diego !

Au milieu de la mêlée, tout à coup on entend à nouveau crier la vieille dame :

– Arrêtez ! J’ai retrouvé mon porte-monnaie !

Tout le monde se fige. Les Blancs autour de Diego arrêtent leurs bras. Comprenant leur méprise, ils vont se rasseoir un à un, lentement, piteux et déçus, dans un silence de mort.

-Je suis vraiment désolée, monsieur. Mon porte-monnaie n’était pas dans la poche normale du sac alors j’ai cru (mais vraiment je suis désolée) qu’on me l’avait volée. Et comme…

Diego n’écoute plus la vieille dame qui se confond en excuses. En guise de réponse, il bredouille un vague « c’est rien » et il sent mille pensées qui s’entrechoquent dans sa tête.

Quand il arrive finalement chez ses amis, il est encore tout retourné.  Alors il leur raconte ce qui lui est arrivé.

Les autres l’écoutent, éberlués. Et ils l’entourent et ils l’embrassent, ils le prennent dans leur bras. Ils lui disent « c’est fini, tu es avec nous maintenant ». Devant tant d’affection, Diego retrouve vite le sourire. C’est qu’il a un bon naturel, Diego.

Et durant toute la soirée, on ne parlera que de cette histoire. Vous vous rendez compte ? Un quasi-lynchage ! à Paris, en France, en 1984 ! Ca leur a pas suffi aux Français de s’en prendre aux juifs pendant la guerre ? Faut qu’ils s’en prennent aux Noirs maintenant ? Quelle horreur !

Alors les amis de Diego décident de ne pas en rester là. Ils vont agir. Parce que faut que ça change tout ça merde quand même !

Ah ! au fait, j’avais oublié de vous dire : les amis avec qui Diego dînait ce soir là, c’était : Julien Dray, Marek Halter, Jean-Louis Bianco, Bernard-Henri Lévy, Harlem Désir et Alain Finkielkraut. Vous les connaissez ? Ils ont fait du chemin depuis.

Mais ils ont commencé comme ça : ils ont ému toute la France avec cette histoire qui était arrivée à leur ami Diego et qu’ils ont racontée dans les conférences de presse organisées pour promouvoir leur assoce, SOS Racisme. Ils avaient trouvé un slogan : Touche pas à mon pote Diego. Après ça a évolué, Diego a disparu, c’est devenu Touche pas à mon pote tout court. C’était sur une petite main jaune qu’ils ont vendu et que je me suis achetée avec mon argent de poche. J’étais fier de la porter. Je ne comprenais pas tout mais, avec mon cœur d’enfant, j’étais sûr au moins d’une chose : que c’était mal de haïr quelqu’un à cause de la couleur de sa peau, de le frapper ou de le faire souffrir.

Mon père voulait pas que je mette ça. Mais j’ai tenu bon. En grandissant, ça a empiré. Le paternel avait toujours le mot « France » à la bouche. La France ! la France ! la France ! comme un refrain de merde et une prison dont il faut sortir. Moi j’avais découvert Libération et la presse de gauche où y avait des Julien Dray, des Marek Halter, des Jean-Louis Bianco, des Bernard-Henri Lévy, des Harlem Désir, des Alain Finkielkraut et plein d’autres qui m’expliquaient où était le bien et où était le mal. Ils m’ont convaincu : eux c’était des gens bien et mon père c’était un salaud.

Ah ! oui, mais là je diverge, je vous raconte ma vie et j’oublie celle de Diego, pardon.

Vous voulez la suite de l’histoire de Diego ? Ah ! mais vous rigolez ou quoi ? Diego c’est fini : il a disparu du slogan !

L’histoire que je vous ai racontée, c’était une invention ! Et pas une de moi, je vous jure, moi j’ai pas d’imagination toute manière, mais une invention à eux, Julien Dray, Marek Halter, Jean-Louis Bianco, Bernard-Henri Lévy, Harlem Désir et Alain Finkielkraut.  Ce lynchage dans le métro qu’ils nous avaient raconté, il n’a jamais eu lieu ! Faites-pas les chochottes : fallait bien dire un truc pour toucher les gens. C’est normal, hein ? Eux c’est des artistes ! Eux c’est l’imagination au pouvoir ! Alors pourquoi pas fabuler un peu, si c’est pour la bonne cause ?

Et puis la vérité, s’il faut la dire tout entière, c’est que je suis même pas sûr que Diego ait existé du tout. Vous imaginez, vous, Julien Dray ami avec un Noir ? A l’époque j’y croyais. Maintenant beaucoup moins. Faut dire aussi qu’on en a entendu des vertes et des pas mûres sur Dominique Strauss-Kahn, un bon pote à Dray et lui aussi un antiraciste professionnel, qu’apparemment il hésitait pas à traiter les Noires comme des pas grand-chose, tout juste bonnes à nettoyer sa merde et à vider ses couilles. Ou alors il est vraiment pas raciste, Strauss-Kahn. C’est peut-être pas les Noirs qu’il traite comme ça. Peut-être c’est juste les pauvres.

Pour ça, je saurais pas dire. Je vois pas dans leur cœur après tout à ces gens. Je vois juste dans le mien et quand je m’y penche au-dessus, j’aperçois toujours, comme quand j’étais jeune, un magma de fureurs et de cris. Mais ça n’est plus contre mon père que ça bouillonne. C’est contre ceux qui sèment la haine en prétendant servir l’amour.

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A propos Franck Ferdinand

Poète franckferdinand@free.fr
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6 commentaires pour Une histoire française

  1. pharamond dit :

    Merci pour ce rappel. Et c’est joliment narré. J’avoue que le mécréant que je suis était plutôt hermétique à vos précédents billets.

    • Merci à vous. Et très honnêtement, je vaux mieux comme helléniste que comme chrétien. Je crois que je vais commencer ma blogroll par vous. Je serais heureux que vous me le rendiez.

      (Et si je fais pas bien tout comment qui faut faire question netétiquette, n’hésitez pas à me l’enseigner, car je suis nouveau en ces parages.)

  2. pharamond dit :

    « Je crois que je vais commencer ma blogroll par vous. » j’en suis honoré.
    Quant à « Je serais heureux que vous me le rendiez. » c’était déjà fait.
    Et pour le reste ce sera avec plaisir mais mes talents dans le domaine sont embryonnaires.

  3. bulle12 dit :

    je me doutais que certaines phrases et propos d »Harlem Désir sonnaient faux mais alors là vous m’en bouchez un coin !
    Je reblogue

  4. bulle12 dit :

    A reblogué ceci sur la bulle des machins choseset a ajouté:
    la vraie face cachée des bobo

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