Sur ma traduction de l’Evangile

Hamilcar BarcaDans mes derniers billets, je me suis permis de proposer une traduction personnelle des Béatitudes à partir de l’original grec. Je crois que cela mérite quelques mots de commentaires.Voilà par exemple ce que cela donne du Notre Père :

Notre Père dans les cieux, que ton nom soit sanctifié. Que ton Royaume vienne. Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain suressentiel. Et remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs. Et ne nous conduis pas en tentation, mais sauve-nous du Méchant. Car c’est à toi qu’appartiennent le Royaume, la puissance et la gloire, pour les siècles. En vérité.

Pourquoi Que ton Royaume vienne et pas Que ton règne ? Car durant tout son sermon, Jésus évoque le βασιλεία τῶν οὐρανῶν : le Royaume des cieux. Pourquoi donc à cet endroit particulier faudrait-il traduire βασιλεία par règne plutôt que par Royaume ? Je n’y vois guère de raison. Certes, βασιλεία a les deux sens mais Jésus préfère généralement les mots concrets aux mots abstraits, de la même façon qu’il préfère les paraboles aux préceptes.

Même chose pour sauve-nous du Méchant. La prière récitée à la messe dit délivre-nous du mal. Alors, ce πονηροῦ : le mal ou le méchant ? Là aussi, c’est le reste du texte qui guide mon choix : en Matthieu 5, 39, c’est un πονηρός qui vient nous gifler : ce n’est pas le mal in abstracto qui se présente pour nous frapper la joue, et ce n’est pas au mal qu’il faut tendre l’autre : c’est au méchant, à l’agresseur. Et là aussi il faut je crois privilégier les termes concrets. Quant à la majuscule, qui fait de ce méchant LE Méchant, le Malin, Satan, elle se comprend aisément dans le contexte.

C’est chez Yves Daoudal que j’ai appris l’existence d’une vieille querelle de traduction, qui remonte à l’Antiquité, au sujet du pain ἐπιούσιον. Daoudal traduit pain supersubstanciel, calquant en français le supersubstantialem de la traduction latine de saint Jérôme. Mais en tout cas, on voit mal comment ἐπιούσιον pourrrait signifier quotidien ou tout sens approchant.

Un mot sur le Καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν, d’autant plus que le Vatican vient d’en modifier la traduction officielle (c’est comme ça qu’on dit ?). Ne nous soumets pas à la tentation avait le double défaut de s’éloigner du texte et d’être théologiquement discutable. Ne nous laisse pas entrer en tentation est beaucoup mieux, mais il me semble -très immodestement- que mon ne nous conduis pas en tentation n’est guère moins bien.

Enfin, et c’est le plus important à mes yeux, il y a cette affreuse traduction pardonne-nous nos offenses. Le grec dit bel et bien, et sans la moindre ambiguïté possible : remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs. Bien sûr, symboliquement, cela signifie que nos péchés nous seront pardonnés, autant que nous-mêmes aurons pardonné à ceux qui nous auront fait du mal. Je ne dis pas que la traduction habituelle est fausse sur le plan théologique. Mais elle l’est entièrement sur le plan du style. Jésus, là aussi, emploie un vocabulaire concret, fait référence à des événements de la vie quotidienne : l’argent qu’on doit ou qu’on nous doit. Et Dieu sait que c’est important et parlant pour tout un chacun ! La thune, le flouze, le pèze, ça pèse et pas qu’un peu ! La parabole, la parabole… Jésus parle par paraboles… Pourquoi ne pas les traduire en toute simplicité au lieu de tordre le sens, au prétexte d’être plus clair ? Remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs : ça n’est pas clair comme ça ?

Pourquoi ne pas rendre autant que l’on peut le caractère de la parole de Jésus, vivante, poétique, concrète, métaphorique, habitée, imagée, simple ?

Le microcosme étant à l’image du macrocosme, ceux qui sont intéressés -s’il yen a, ce qui est peu probable- ont assez pour comprendre mes choix traductologiques dans le reste du Sermon sur la montagne.

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A propos Franck Ferdinand

Poète franckferdinand@free.fr
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10 commentaires pour Sur ma traduction de l’Evangile

  1. Oxford dit :

    Très intéressant.

  2. Oh super un commentaire ! Bah merci en tout cas.

  3. Ping : Sur ma traduction de l’Evangile (2) | franckferdinand

  4. Reginald dit :

    Bonjour,

    Je tombe ici au hasard d’une discussion chez Maître Eolas qui n’avait pourtant au départ pas beaucoup à voir avec la religion.

    J’applaudis vos efforts concernant votre traduction. Malheureusement, j’ai un peu l’impression que vous êtes passé à côté de quelques difficultés et que vous en avez sous-estimé d’autres. Ce n’est pas un reproche : c’est typiquement le genre de texte où l’on s’arrache les cheveux car dans beaucoup de cas il n’y a aucun choix évident.

    Etant pour ma part pratiquement athée, je ne vais pas rentrer dans les arguments théologiques. Je vais essayer de me concentrer uniquement sur la linguistique.

    Que ton règne vienne :
    Honnêtement, à ce niveau, je trouve que le choix entre « règne » et « royaume » relève plus de l’esthétisme qu’autre chose. Ce qui me paraît plus important est le fait que ces successions de phrases commencent par des verbes à l’aoriste impératif, donnant un caractère d’urgence difficile à rendre en français sans paraître trop impérieux.

    Délivre-nous du mal :
    Le substantif ponêros que vous avez traduit par « le Mauvais » est assez délicat, pour deux raisons :
    1) L’utilisation du génitif singulier qui nous empêche de distinguer un masculin (« celui qui est mauvais ») d’un neutre (« ce qui est mauvais »).
    2) Le sens extrêmement large du mot : « mal » (physique ou moral), « affliction », ou « pénible », et par extension, quelque chose qui met la foi en péril.
    Je trouve dommage que bien des traducteurs se sentent obligés de donner un sens précis basé souvent sur leurs dogmes plutôt que de garder l’aspect vague du texte original.

    Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien :
    Commençons par noter une très légère différence entre Mathieu et Luc pour « donne-nous ». Il est assez difficile de rendre cette subtilité en français, mais ça donne grossièrement :
    – Matthieu : « Donne-nous (vite) en une seule fois » (dos : aoriste impératif)
    – Luc : « Donne-nous de manière continue » (didou : impératif présent)

    Quant au « quotidien », nous arrivons au fameux epiousios qui a fait couler bien de l’encre. Je vous trouve un peu léger lorsque vous affirmez que rien ne permet d’affirmer que ce mot signifie « quotidien ». L’analyse de Yves Daouadal dont vous avez donné le lien est, pour être poli, assez discutable sur le plan linguistique.

    Il est vrai que de nombreux exégètes et traducteurs se sont crêpés le chignon sur ce terme, et pour cause : il s’agit de ce qu’on appelle un hapax legomenon. Il n’est attesté dans aucun autre texte de la littérature grecque classique. Il apparaît uniquement dans cette prière et dans quelques manuscrits tardifs du livre des Maccabées. La découverte il y a un siècle d’un inventaire d’épicerie comprenant ce mot dans le sens apparent de « ration pour une journée » semblait avoir tranché le débat, mais en réexaminant le parchemin original il y a une dizaine d’années, on s’est rendu compte que c’était une erreur de copie.

    A l’heure actuelle, il y a trois théories principales :

    1) Pour certains, il s’agit d’un terme inventé de toutes pièces par les premiers évangélistes pour restituer un mot ou concept araméen qui n’avait pas d’équivalent direct en grec. On a par exemple suggéré que c’était une traduction de « machar » (« lendemain », « futur »).

    2) Pour d’autres, il s’agit d’un mot composé purement grec du type epi+ôn/iôn qui suit le même modèle que d’autres expressions plus courantes comme epiousêi (« le jour suivant ») ou epienai (« pour l’avenir »). Les traductions habituellement retenues sont « quotidien », « nécessaire pour ce jour » ou « nécessaire pour le jour à venir ».

    3) Enfin, certains y voient epi+ousia (« essence », « existance »), ce qui donne au moins deux autres traductions possibles : « supersubstantiel » mais aussi « nécessaire à la subsistance ». Le petit problème avec cette analyse c’est que ousia ne prend ce sens que dans de rares textes philosophiques, notamment chez Aristote et Platon. La plupart du temps il désigne tout simplement les « biens matériels ».

    Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés :
    Notons ici des différences notables entre la version de Matthieu et celle de Luc.
    – Matthieu : Laisse aller nos dettes de la même manière que nous laissons aller les dettes de nos débiteurs.
    – Luc : Laisse aller nos pêchés car nous laissons aller tous ceux qui nous sont redevables.

    La version de Mathieu parle de « dettes » (opeilêmata), et celle de Luc, de « fautes », « pêchés » (hamartias). Pendant longtemps, en dehors du Nouveau Testament, on pensait que le terme grec pour dette (opeilêma) ne s’entendait que pour un bien physique dans un cadre légal, mais des découvertes récentes de papyrus montrent que ce mot était également utilisé dans un sens moral.

    Mathieu utilise hôs (« comme », « de même », « dans la même mesure que ») alors que Luc pour sa part utilise kai gar (« car », « parce que »).

    Enfin, le terme aphêkamen habituellement traduit par « pardonner » signifie grossièrement « effacer », « renvoyer », « laisser aller ».

    Ne nous soumets pas à la tentation :
    Cette partie de la prière a toujours fait débat, et il n’y avait donc aucune chance que la dernière traduction du Vatican ne fasse pas polémique.

    Peirasmon est habituellement traduit habituellement par « tentation », mais en grec classique il s’agit d’une mise à l’épreuve. Dans certaines langues, c’est ce choix qui a été fait pour la traduction. En effet : Dieu ne nous dirige pas vers la tentation, mais en revanche, il peut décider de nous mettre à l’épreuve. A l’inverse, certains justifient qu’il s’agit bien de « tentation » vers laquelle Dieu nous dirige, mais uniquement à un niveau auquel on peut résister (cf. Corinthiens 10:13).

    Enfin, la partie finale de la prière « car c’est à toi qu’appartiennent… » est loin de figurer dans tous les manuscrits. Elle est notamment absente des plus anciennes copies.

    Voila pour mes 2 cents.

    • Je vous remercie de vos érudites remarques. Je m’y pencherai à tête reposée.

    • Merci de vous être penché sur mon travail. Vous êtes peut-être plus compétent que moi, puisque je ne suis ni bibliste ni hébraïste, je ne sais que le grec classique. Mais s’il fallait attendre d’être bien capable de faire les choses pour les faire, on ne ferait jamais rien.

      Je traduis au fur et à mesure. Je ne me suis donc pas encore penché sur Luc et au fur et à mesure que je découvre le texte, je modifie a posteriori les traductions publiées. Comptez donc ce que j’ai traduit comme un premier jet.

      Sur l’epiousion, je ne suis pas sûr du tout. L’analyse de Daoudal m’a paru séduisante, et je n’y vois rien à redire. Il me semble que vous exagérez un peu la rareté d’ousia qui est assez commun chez Platon et Aristote. Je reviendrai peut-être cependant à « quotidien », au nom de du consensus sapientium.

      Sur le ponerou : j’ai expliqué les raisons de mon choix.

      Sur la tentation, vous me mettez plus en difficulté.Je me suis peut-être laissé influencer inconsciemment par la traduction de Jérôme (ne nos inducas in tentationem). Peirazo dit bien la « mise à l’épreuve » et quelque chose comme « ne nous mets pas à l’épreuve » est peut-être mieux, à la fois linguistiquement et théologiquement.

      Sur le choix du manuscrit, je vous avoue tout de go la vérité : je n’ai pas choisi le texte que j’ai jugé le meilleur, mais celui auquel j’avais facilement accès.

      Finalement, je ne rougis pas de mon travail, puisqu’il me semble que ma traduction ne résiste pas trop mal à votre sagacité. N’hésitez pas à me critiquer à l’avenir, je suis preneur.

  5. Ah oui, j’oubliais !

    Comme vous dites, la nuance entre impératif aoriste et impératif présent (imperfectif) me paraît impossible à rendre en français. Et pour le choix entre « règne » et « royaume », j’essaie, autant qu’il est possible, de traduire un même mot grec par un seul mot français. Si l’on veut (peut) appliquer ce principe général à basileia, « royaume » s’impose.

  6. Reginald dit :

    Vous me flattez, mais moi non plus je ne suis ni bibliste ni hébraïste. Je ne fais que résumer les divers commentaires que j’ai eu l’occasion de lire sur la question. Le Notre Père étant la prière modèle par excellence, ce ne sont pas les commentateurs qui ont manqué au cours des siècles. Pour ma part, je connais davantage le grec biblique/koinê que le grec classique, mais pour être parfaitement honnête, je n’ai pas une éducation classique en humanités ou en théologie. Il se trouve juste que j’aime beaucoup la linguistique ainsi que les textes anciens et que j’ai tendance à les lire autant que possible dans la langue originale accompagnés d’un maximum de commentaires pour bien saisir toutes les références. A chacun ses hobbies 🙂

    Concernant ousia et la rareté de telle ou telle définition, le plus simple est de faire une recherche du terme sur perseus et d’en faire une statistique. Je vous avoue que la motivation me manque de passer en revue les 1725 références du terme sous diverses formes à travers les 297 ouvrages le contenant. Si l’aventure vous tente, voici un lien vers le résultat de la recherche : http://www.perseus.tufts.edu/hopper/searchresults?la=greek&documents=&all_words=ou)si/a&all_words_expand=yes

    Aristote et Platon utilisent ce terme dans divers sens philosophiques, mais, sauf erreur de ma part, c’est eux qui ont crée ces définitions particulières. En théologie, l’ousia est l’essence divine, la Sainte Trinité. Mais dans la vie de tous les jours, ousia a le sens de « biens », « propriété ».

    Pour faire un parallèle, Freud a donné au termes « moi » et « ça » une définition qui est assez éloigné du sens qu’on leur donne tous les jours. Non seulement ces mots ne prennent ce sens particulier que dans des contextes assez rares, mais il faut avoir quelques connaissances en psychologie pour les comprendre d’emblée.

    Il faut donc se transposer dans le contexte des Évangiles. Est-ce que l’audience juive de Matthieu et l’audience gentille de Luc auraient compris d’emblée ousia dans un sens philosophique dans le mot epiousios ? A priori, les Évangiles s’adressent à des gens ordinaires, pas à des maîtres en philosophie. Quant aux auteurs eux-mêmes, y a t-il des éléments qui montrent qu’ils sont familiers avec la philosophie de Platon, d’Aristote, ou d’autres courants philosophiques grecs ? Chez Jean j’aurais tendance à dire que oui, mais le Notre Père ne figure pas dans son Evangile. Chez Luc et Matthieu ? Je ne m’y suis jamais vraiment intéressé, mais il existe des analyses sur la question auxquelles il pourrait être utile de se reporter pour creuser la question.

    Notons que ousia n’apparaît pas dans la Septante, et n’apparaît que deux fois dans le nouveau Testament, dans la parabole du fils prodigue (Luc 15:12-13), où il prend le sens de « possessions » (ou alors les versets prennent une tournure vraiment bizarre). C’est pourquoi les lexiques bibliques ne recensent habituellement que cette définition et omettent complètement le sens philosophique et théologique.

    Pour « essence » ou « substance », la Septante (entre autres Deutéronome 11:6, Job 22:20, Psaumes 68 et 88…) et le Nouveau Testament (Hébreux 1:3 et 11:1) utilisent le terme hupostasis. Il traduit pas moins de 13 mots hébreux différents comme yequm (substance, existance) michyâh (sustenance) mo’omad (substance sur laquelle on a pied), etc.

    Ce n’est pas avant Origène, puis le concile de Nicée que les sens théologiques de hupostasis et ousia/homoiousios prennent vraiment forme. L’appliquer aux Évangile comme le fait Yves Daoudal me semble être un peu anachronique.

    Tout ceci étant dit, je ne suis pas tellement plus avancé quant au sens à donner à epiousios.

  7. Je ne veux pas épiloguer sur epiousion, c’est indécidable. « Suressentiel » m’a paru une tentative intéressante et inédite. Disons que ça me paraît un sens plausible. Mais je n’en sais rien et ce n’est pas l’essentiel pour moi, j’essaie surtout de traduire l’Evangile en général, et de trouver une langue pour le dire en français qui soit à la fois poétique et précise, là est pour moi l’essentiel.

    L’analyse de Daoudal sur epiousion est sans doute influencée par ses positions théologiques, c’est un catholique traditionnaliste qui fait grand cas du dogme de la transsubstantiation, auquel personnellement je ne comprends rien. Mais sur le reste du Notre Père, il dit, quoiqu’il ne sache pas le grec, des choses qui me paraissent fort justes et que je n’avais jamais vues ailleurs. Il a bien écouté la musique des mots.

    • Reginald dit :

      En effet, une gosse partie de l’argumentation de Daoudal repose sur les sonorités. Malheureusement, plutôt que d’utiliser les modèles phonologiques existants pour le koinê de l’époque de Jésus, il s’est basé sur la prononciation liturgique moderne qui est, contrairement à ses dires, assez éloignée.

      Je vais illustrer le problème de ce choix par un simple exemple : dans la prononciation qu’il propose, l’iotacisme est complet comme en grec moderne (autrement dit, ê, u, ei, êi, oi et ui se prononcent toutes « i »). Or du temps de Jésus et des Évangiles, le seul iotacisme attesté est celui de la diphtongue ei. Rien que ce point change de façon massive la prononciation.

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